Changer de vitesse
Nous sommes nombreuses, je crois, à traverser ces spectres de stagnation. Il faut les souffrir pour passer outre, pour recommencer à écrire. (…) Dans le choix du retrait se logent à la fois une révolte et un épuisement, mais l’évitement d’une chose ouvre ensuite la possibilité d’approcher le monde dans un rapport neuf, réinventé. - Andréane Frenette-Vallières
Cet extrait de l’essai Tu choisiras les montagnes est inscrit dans un d mes cahiers de notes depuis plusieurs mois. Dédié à figurer en exergue dans un éventuel billet.
(Oui, c’est un très beau terme exergue. On devrait l’utiliser davantage.)
Depuis, d’autres notes se sont ajoutées sur différents sujets à explorer, laissant le temps à l’extrait de décanter afin de valider si les propos sont toujours à propos.
Ça fait plusieurs fois que j’essaie de broder autour de cet extrait une courtepointe de phrases afin d’y rendre hommage et de m’en servir comme bougie d’allumage ou d’étincelle de départ.
Frappée par la justesse et la finesse des mots (le genre de style littéraire qui active mon Syndrome de l’Imposteur x 1000 et auquel carbure cette petite voix critique me narguant de qui suis-je pour écrire), j’étais subjugue puisque l’autrice est, sans le savoir, venue valider un état profond.
2025 (et une partie de 2026) aura été mon spectre de stagnation.
Plusieurs mois à vivre en repli, à hiberner, à errer.
À comprendre que je devais faire le deuil de mon ambition.
Que je pouvais exister en étant autrement qu’une personne qui conjugue le verbe accomplir ou faire. Seulement être.
Et à explorer les différents synonymes de ce dernier : exister, représenter, appartenir.
À ressentir ma fatigue et à accueillir la grande lassitude l’accompagnant.
À réévaluer ce qui compte vraiment.
À me désintoxiquer du faux sentiment d’urgence entretenus par diverses variables dans le cadre du travail.
(D’ailleurs, je proposerais que les cours de métho à l’université soient remplacés par Apprendre à prioriser. Pas mal plus pratique dans le quotidien qu’apprendre à inscrire une référence en note de bas de page. Je dis ça, je dis rien.)
Et, dans cette longue période de repli intérieur, j’en suis venue au constat que je m’étais longuement égarée sur la voie de l’ambition. À me faire croire que ce que je faisais était ô combien important et valorisant, alors que lorsqu’un break-up professionnel survient, j’ai réalisé Câline que j’ai gaspillé beaucoup trop de mon temps et de mon énergie vitale pour quoi au fond?
Et que malheureusement, celui qui en a le plus écopé, c’est mon fils qui, m’a rappelé et fait part de ses constats dans les derniers mois, : Maman, tu travaillais beaucoup hein avant? T’étais plus stressée.
C’est certain qu’il y a un contraste assez saisissant du Avant et du Maintenant.
Maintenant, je cuisine des muffins tout juste avant son retour de l’école puisque je veux que l’odeur l’accueille lorsqu’il traverse le pas de la porte et lui décroche un petit sourire de pré-ado pendant qu’il retire son sac à dos.
(Et ça marche!)
Lors d’un souper avec une ancienne collègue dont la coupe de vin s’était remplie maintes et maintes fois, celle-ci me confia Sais-tu ce que je regrette le plus? C’est d’avoir négligé mes enfants. Mon travail a pris trop de place.
Et, elle fondit en larmes.
À l’aube de la mi-cinquantaine, même si elle avait cumulé au fil des ans des postes de direction avec un salaire plus que satisfaisant, son constat de vie rimait plus avec échec que succès.
Au même instant, tous mes voyants internes se mirent à clignoter, recevant l’aveu comme un avertissement. Stef, ne te rends pas là.
J’ai quand même continué à rouler à vive allure, à donner ben plus que ce que le client demandait, à m’étourdir.
Puis, j’ai ralenti dans les derniers mois.
Drastiquement.
Au deuil identitaire s’est greffé des deuils d’amitié puisque j’aurai réalisé que ce que je croyais être des relations amicales ne reposaient finalement que sur du vent puisque l’absence d’un titre impliquait implicitement une perte de valeur chez certains.
The real power of taking a step back isn’t in the step itself. It’s in the space it creates: space to breathe, space to think, space to build something meaningful. When you’re not constantly trying to prove yourself or maintain an image of success, you finally have the mental bandwidth to determine what success actually means to you. Source: ici
Semblerait-il que l’on traverse The Great Millenial Career Crisis où la génération née entre 1981 et 1996 se retrouve épuisée, désengagée et coincée dans des parcours professionnels instables (ou insatisfaisants). Contrairement aux générations précédentes, les milléniaux font face à une combinaison particulière : coût de la vie, crise du logement, montées de lait quotidiennes d’Olivier Primeau, précarité des emplois par la menace du remplacement de ceux-ci par l’IA, etc.
On nous a vendu l’idée qu’il fallait être passionné, ambitieux et constamment en progression.
Qu’on devait se définir par son travail afin de pouvoir faire du small talk dans un énième 5 à 7 et répondre à la question adressée en guise d’introduction :
Qu’est-ce que tu fais dans la vie?
Il fut un temps où ma technique de cruise dans les bars était d’aborder frontalement un gars et lui demander : Parle-moi de tes rêves.
Ensuite, je lui demandais s’il savait en quoi consistait un exergue.
Et s’il était pour ou contre la gestion de l’offre.
The Great Millenial Career Crisis est malheureusement marquée de burnout, de perte de sens et d’une impression de ne jamais en faire assez même en réussissant.
On serait donc une méchante gang à lever le frein à main et à dévier de trajectoire parce que notre constat est que ça ne marche tout simplement pas. Le rythme de débile ne fait pas de sens. À vivre un grand bouleversement et à se désintoxiquer des codes liés aux succès.
Du moins, à essayer.
Toujours sur cette même lancée de name dropping de références à lire, j’ajouterais Live after Ambition : A Good Enough Memoir d’Amil Niazi qui raconte comment une ambition intense conjuguée aux attentes sociales, mène à l’épuisement et à un sentiment de vide. À travers son parcours, l’autrice choisit de rejeter la hustle culture pour adopter une vie good enough, centrée sur l’authenticité, la satisfaction et l’équilibre plutôt que la réussite à tout prix.
(Je pense que c’est à ce moment où je tombe sous le radar de l’OQLF par mon abus de termes anglophones, mais je trouvais que juste assez, c'est fade comme traduction).
D’ailleurs, tout ça se transpose assez facilement avec le concept du Good Enough Mother pour la maternité. D’arrêter de se mettre de la pression à organiser la plusbellefêteaumondeavecunbudgetde1000$ pour célébrer la première année de son tout-petit.
Breaking news: il ne s’en souviendra pas.
Est-ce qu’on peut se donner un break?
Et si on attribuait davantage de valeur à la satisfaction qu’à l’ambition. De l’échanger pour quelque chose de plus calme et moins orienté autour de la carrière.
Et ceci a bien (ou est en train de) servir d’avertissement pour la Génération Z qui est plutôt en mode contre-mouvement en témoignant la multitude publications encensant le lazy girl job où le focus est désormais mis sur ce qui est autour de la carrière et non l’inverse.
L’équilibre de vie est un socle devant à tout prix être protégé et un idéal à atteindre.
(Un équilibre ponctué d’injonctions de Botox et d’agent de comblement, mais ça c’est un tout autre sujet rempli de jugement.)
On passe son temps à dire qu’il faut « gagner sa vie ». Je crois qu’on se trompe de cible, on se trompe de combat, on rate toute la dimension spirituelle de l’existence. Réussir sa vie, c’est réussir à tisser des liens, c’est contribuer à construire une société où règne la coopération, c’est considérer que le meilleur héritage que l’on peut donner à ses enfants, c’est l’éducation de leurs compétences émotionnelles, et par là-même, de leur esprit critique. (…) Choisir d’innover ensemble pour protéger les liens humains. Sophie Lavault. Revenir à soi, Comment le numérique nous déconnecte de nous-mêmes.
Plus haut, dans l’énumération des synonymes du verbe être, j’ai délibérément mis appartenir en dernier en me disant que j’allais y revenir. Ce qui nous manque, je crois, c’est le sentiment d’appartenance. De sentir qu’on fait partie d’un tout et de connecter avec autrui. De faire partie d’une communauté. Puis, je réalise que c’est surtout ça qui me manque actuellement, sentir que je fais partie d’un mouvement au lieu d’un monde en effondrement.
Sinon, tout ça ne fait pas de sens.
Même si je suis l’antithèse d’assiduité dans l’écriture de parenthèses, ce qui me maintient motivée est les connexions et liens créés par celles-ci puisque vous êtes nombreux.es à m’écrire pour me faire part de vos réflexions et ça, c’est précieux.
Voilà voilà!
Sur une autre note, parlez-moi donc de vos rêves!
P. -S.: Dans le contexte littéraire, Exergue veut dire (selon Usito) : Formule, pensée, citation placée en tête d’un écrit pour en orienter le sens, l’esprit, la portée.
P. -S.2: La recette de muffins maison que personne ne m’a demandée : ici


Je regarde la pluie par ma fenêtre ce matin et je vibe tellement avec l'énergie de ce que tu as écrit.
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