La cigale et la fourmi
Une fable actualisée de La Forcier
7 h 30.
Mon fils déguste tranquillement son bol de céréales cuillère d’une main et une bande dessinée de l’autre.
C’est silencieux, feutré et enneigé.
Dehors, les flocons virevoltent et s’accumulent sur le parterre gazonné modifiant par le fait même la palette de couleur saisonnière.
Un mardi qui s’annonçait tranquille.
Pendant que fiston déjeune, à quelques mètres de lui, je me trouve en robe de chambre, semi-réveillée en train de vider le panier fourre-tout garni de mitaines, tuques, cache-cou, casquettes, gants-pas-tout-le-temps-en-paire-mais-encore-dans-le-bac-au-cas-où-je-retrouverais-l’autre, pantalons en toile…
Bref, un dépotoir à textile.
À vider l’entièreté de son contenu à la recherche de gants d’hiver.
Idéalement en paire et pas d’une main identique.
Ça fait-tu encore? Oui oui, ça convient amplement pour aujourd’hui!
Prochaine destination: le garde-robe pour tasser contre le mur le 3/4 des cintres d’un geste rapide à la recherche des pantalons de neige.
BIN-GO!
Le cri de victoire n’eut même pas le temps de se rendre perceptible à l’ouïe de mon fils, qu’un autre mot vint le supplanter:
FUCK!
BINGOFUCK.
Des pantalons de grandeur 6 ans. Le format adapté… mais trois saisons hivernales passées.
?%$#*@
-Maman, je viens de t’entendre sacrer!
***
La première bordée de neige de novembre nous aura pris les culottes à terre.
La matérialisation du déni ou la procrastination volontaire, c’est selon.
À chaque année, c’est pareil. Les premières précipitations hivernales nous font monter le cortisol dans le tapis, grincer des dents et nous sentir inadéquats dans l’art d’être un adulte responsable et on se dit que c’est la dernière fois qu’on se fera prendre ainsi. (J’ai utilisé le nous ici consciemment en vous incluant pour me sentir moins seule).
Ce rendez-vous annuel est digne de La fable de la Cigale et la Fourmi en version moderne.
Certains sont prêts, ont acheté le kit Souris Mini au Boxing Day de l’année précédente et d’autres ont pris le clot sur l’autoroute 20.
Lorsqu’une cigale lâche préfère chanter et danser plutôt que récolter comme ses amis les fourmis, elle apprend à le regretter à l’arrivée de l’hiver.
-Résumé (rempli de jugement) de DisneyPlus pour décrire l’adaptation cinématographique parue en 1934.
Et, les médias traditionnels se garrochent chez le garagiste le plus près afin de tâter le pouls (très élevé) des titulaires de permis de conduire retardataires. Habituellement, ce moment occupe un très long segment au bulletin de nouvelles de 18 heures.
Les cigales occupent beaucoup d’espace que voulez-vous!
Le propriétaire du garage (souvent prénommé Mario)- bien que dans le jus, mais très content de pouvoir dire à sa famille qu’il a passé à tivi - donne l’état de la situation:
On déborde.
Les gens font la file depuis 5 heures ce matin
On a eu un membre du Parti libéral du Québec qui nous propose des brownies en échange d’un rendez-vous de pose de pneus.
***
Ce matin-là de première bordée de neige de l’année, mon fils ne cadrait pas du tout avec le sacro-saint thermomètre vestimentaire.
Ce fabuleux outil d’aide à la décision (!) qui devient rushant en esti lors des journées marquées par des écarts de 15 degrés Celsius où on se surprend à se demander si c’est socialement acceptable d’envoyer sa progéniture en sandales DANS ses bottes d’hiver.
Allez, rentre ton pied dans ta botte. Non! Tu n’as pas mal avec ta gougoune dans le pied. Pense à autre chose: pense à Minecraft!
Mais bon, je vous rassure, le 11 novembre dernier, je ne l’ai pas envoyé à l’école avec des mitaines de four pour recouvrir ses mains, mais le reste laissait à désirer.
Je l’assume, je suis la cigale tel qu’imaginé par La Fontaine.
J’haïs planifier et je considère que c’est un poison à bonheur. Un tue-spontanéité.
Planifier me génère de l’angoisse.
(Pas planifier me génère du stress, me direz-vous. Bon point.)
Et ça m’a demandé beaucoup dans mon rôle de mère au cours de ces dernières années d’avoir plus d’encadrement, d’adopter une routine, d’amoindrir mon flou artistique quotidien.
Une démarche nécessaire pour aller à la rencontre de mon fils qui, lui, se trouve cooooomplètement à l’opposé de mon spectre.
Pour ce dernier, si l’horloge numérique affiche 17 h 14. Ce n’est pas 17 h 15, ni 17 h 13.
C’est 17 h 14.
Si on mange des saucisses en début de semaine, ne lui fais pas la douce surprise de changer le menu-type des lundis.
I-PE-LAYE!
Mais bon, bien que des conflits émergent lorsque nos deux orbites rentrent en collision, je sais que ses pneus d’hiver seront installés lors du solstice d’automne lorsqu’il aura son permis en main.
Henri-fourmi.
***
Oui, bonjour, je suis la maman de Henri dans la classe d’Anne-Marie, est-ce que je peux aller lui porter ceci?
Dis-je à la secrétaire de l’école en tendant une paire de pantalons neuve. Les 38 étiquettes pendantes après ladite pièce vestimentaire.
Voulez-vous une paire de ciseaux?
Ah, c’est gentil: merci, mais je vais attendre qu’il les essaie avant de les enlever!
Ce fut la séance d’essayage la plus rapide du monde dans un hall d’entrée d’école.
N’ayant pas l’âme tranquille ce matin-là (et la possibilité d’emprunter une voiture dûment chaussée), maman cigale Forcier a effectué un aller-retour Compton-Sherbrooke afin de s’enlever un bon 20 livres de remords sur les épaules et s’enlever les images de p’tit blond gelé dans le fond d’une cour de récré.
(Asking for a friend: est-ce que cette charge mentale est exclusive aux mères?)
J’ai donc laissé mon orgueil dans l’char pour aller lui remettre une paire de pantalons nettement plus appropriés ET installer en catimini des semelles isolantes dans ses bottes (d’automne).
J’ai encore le temps pour les bottes d’hiver.



Je peux pas croire qu’un thermomètre vestimentaire existe. Rassure-moi : c’est à l’intention des enfants, pas des parents?